dimanche 11 octobre 2026

Épisode 3 —La secte de 1983, le loup à l’agonie et la rave des métallurgistes


La semaine avait commencé normalement.

Enfin, selon les critères du Bureau des Soumissions, où une journée normale consiste à traverser six pays, trois décennies musicales et plusieurs crises existentielles avant le déjeuner.

Dès lundi, les artistes défilaient. Certains avaient fabriqué des instruments pendant quinze ans. D'autres avaient créé des chanteurs en quinze secondes.

Le samedi, dix nouveaux dossiers m'attendaient.

À midi, ils étaient onze. De plus.

Le dimanche, quatre autres étaient apparus.

J'ai demandé l'ouverture d'une enquête. Étant seule au Bureau, je me suis répondu que nous verrions ça lundi.

Le loup à l'agonie

Cette semaine, j'ai découvert que l'intelligence artificielle avait probablement créé un seul chanteur pour toute l'industrie musicale.

Il fait du rock, de la pop, de la techno, du metal et parfois du country.

Il possède une voix légèrement éraillée et souffre énormément.

L'amour lui a fait du mal. La vie aussi. Le moindre refrain semble lui rappeler simultanément la mort de son chien, la perte de son emploi et l'effondrement de l'Empire romain.

Il commence généralement en murmurant, puis se met à hurler comme un loup coincé dans une bétonnière.

J'ai demandé l'intervention d'un vétérinaire.

On m'a envoyé trois nouveaux morceaux.

J'envisage désormais de créer une association de protection des espèces artificielles.

Même s'il n'existe pas, ce pauvre animal est exploité sur tous les continents.

La secte suédoise

Au cours de mes investigations, un groupe suédois m'a proposé un hommage aux vingt-huit jeux d'une console sortie en 1982.

Leurs instruments datent d'une époque où les ordinateurs avaient la taille d'un lave-vaisselle et où les boîtes à rythmes semblaient fabriquées par des ingénieurs soviétiques avec des pièces de grille-pain.

Le groupe revendique fièrement une boîte à rythmes médiocre.

J'ai immédiatement éprouvé une profonde sympathie.

Leur ambition : faire danser le monde comme si 1983 n'avait jamais pris fin.

Or, je suis née en 1983.

J'ai compris que je n'écoutais pas simplement un morceau.

J'étais convoquée.

Dans un sous-sol suédois éclairé par des néons verts, vingt-huit adeptes se tenaient en cercle autour d'une console.

Le Grand Maître brandissait une disquette.

— En quelle année sommes-nous ?

— 1983 !

— Quelle technologie utilisons-nous ?

— Celle qui fonctionne encore !

— Et si elle ne fonctionne plus ?

— NOUS CHANGEONS LE CONDENSATEUR !

J'ai prêté serment.

Je ne sais pas exactement à quoi je me suis engagée, mais je suis désormais membre de la secte.

La rave des métallurgistes

Le dimanche, alors que j'avais déjà traversé suffisamment d'univers musicaux pour demander un passeport diplomatique, un compositeur italien m'a envoyé un morceau mêlant techno des années 90, chant metal et hip-hop.

BOUM. TCHAK. BOUM. TCHAK.

Un homme hurlait.

Puis quelqu'un rappait.

Puis l'homme recommençait à hurler.

J'ai reconnu le loup numérique du début de semaine.

Il avait manifestement traversé les Alpes pour rejoindre une meute de métallurgistes italiens. 

J'ai immédiatement alerté les services vétérinaires. 

La musique continuait.

J'imaginais une discothèque clandestine dans une ancienne usine de tracteurs, où des métallurgistes organisaient une rave pendant qu'un rappeur négociait la réouverture de la cantine.

Le plus surprenant, c'est que l'ensemble fonctionnait plutôt bien.

Seulement, je ne voyais pas à quel public proposer cette débauche d'énergie.

Même mes auditeurs les plus aventureux ont des familles.

J'ai donc décliné l'invitation à la rave, tout en reconnaissant aux organisateurs un certain talent pour la coordination des catastrophes.

Bilan de l'expédition

Une semaine entière de soumissions musicales.

Un loup numérique en détresse.

Une secte suédoise dont je suis désormais membre.

Une rave italienne dans une usine metallurgique.

Et quinze nouveaux dossiers rien que pendant le week-end.

J'ai fermé le Bureau des Soumissions.

J'ai éteint l'ordinateur.

Le silence est revenu.

Puis mon téléphone a vibré.

Nouvelle soumission : une chanson sur le lâcher-prise.

Je n'ai pas ouvert le dossier.

Il faut savoir reconnaître une provocation.

Hermione Casal-Kiss
Correspondante permanente du Bureau des Soumissions, section des phénomènes acoustiques inexpliqués.

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