Il est 9 heures. J'ai huit morceaux à écouter, du café et encore quelques illusions sur l'humanité.
Premier départ : l'Allemagne.
Un producteur m'invite à embarquer pour une croisière disco-funk dans les années 70. J'accepte immédiatement. Les cuivres sont magnifiques, les chœurs impeccables, le groove irrésistible. J'ai mentalement enfilé mes pattes d'éléphant et commandé un deuxième cocktail.
C'est alors qu'une baleine attaque le bateau.
Je n'invente rien.
Le morceau raconte les aventures d'un capitaine qui affronte successivement les tempêtes, une mer déchaînée et un cétacé manifestement hostile à la musique disco.
Notre homme ne recule devant rien. Personnellement, j'aurais appelé les garde-côtes, mais lui préfère répéter « Captain, Captain » avec ses choristes.
J'apprends ensuite que l'intelligence artificielle a participé à l'opération, sans savoir exactement comment.
J'ignore donc si la baleine est réelle, si les cuivres existent et si le capitaine possède son permis bateau.
Mais ça groove.
Je valide.
Escale suivante : le Canada.
À peine débarquée, je tombe sur une femme extrêmement remontée contre les services fiscaux.
Elle a réuni des guitaristes, une section de cuivres et suffisamment d'énergie vocale pour déclencher une avalanche dans les Rocheuses.
Elle chante les impôts.
Pas l'amour, pas la mort, pas la solitude.
Les impôts.
Je découvre ainsi qu'il existe des gens capables de transformer leur déclaration de revenus en rock sudiste.
La chanteuse est excellente. Le morceau est parfaitement exécuté. Je l'ai néanmoins entendu approximativement 146 fois au cours de mon existence, sous des formes légèrement différentes.
Mais ce n'est pas parce que je n'ai aucune envie de remplir ma déclaration fiscale en tapant du pied que je dois empêcher les autres de le faire.
Je décide donc de lui trouver une terre d'accueil musicale. Quelque part, des auditeurs apprécieront certainement de découvrir qu'on peut protester contre le fisc avec une section de cuivres.
Je reprends mon voyage.
France. Une rupture sentimentale.
Une jeune chanteuse m'explique qu'elle écrit des chansons pour dire à son ex que c'est un con.
Enfin !
Une démarche artistique dont je comprends immédiatement les enjeux.
Pas de métaphore sur les feuilles mortes. Pas de comparaison entre son cœur et un oiseau blessé. Pas de piano dégoulinant sur les vestiges d'une histoire d'amour.
Non.
Monsieur est un con.
Madame a acheté un micro.
Je valide.
Quelques kilomètres plus loin, à Bordeaux.
Un homme commence à slamer.
Je ne suis pas convaincue.
Lui non plus, apparemment, puisqu'au deuxième couplet, il abandonne le slam pour se mettre à chanter.
C'est immédiatement mieux.
J'assiste donc à une reconversion professionnelle en direct, au beau milieu d'un morceau de trois minutes.
L'ensemble prend progressivement des allures de comédie musicale. Je m'attends à voir surgir une troupe de danseurs derrière mon écran.
Mais ça fonctionne suffisamment pour que je lui trouve une radio.
Comme quoi, on peut commencer Grand Corps Malade et terminer Broadway sans quitter la Gironde.
Dernière escale : retour en Allemagne.
Je suis fatiguée.
Un artiste me propose une expérience électronique atmosphérique et contemplative.
Parfait. Un peu de repos.
Le morceau commence doucement. Très doucement.
J'attends.
Les synthétiseurs installent une atmosphère mystérieuse. Je flotte dans un espace indéterminé, quelque part entre une salle d'attente intergalactique et un centre de thalassothérapie sur Neptune.
Soudain, au bout d'une minute, un clavecin surgit.
Enfin, quelque chose qui ressemble à un clavecin.
Mais électronique.
J'imagine immédiatement Jean-Michel Jarre en perruque poudrée, interprétant Bach à bord de la Station spatiale internationale.
L'expérience dure quelques instants, puis le morceau redescend vers une autre dimension atmosphérique.
Jean-Michel a manifestement terminé son récital.
Je refuse poliment.
Bilan de l'expédition
Huit morceaux. Plusieurs pays. Une baleine probablement synthétique. Une révolte fiscale. Un règlement de comptes amoureux. Une reconversion de slammeur et un clavecin en orbite.
Pertes humaines : aucune.
Pertes auditives : en cours d'évaluation.
Relations diplomatiques : maintenues.
Demain, je recommence.
Il paraît qu'un Canadien souhaite me soumettre une ballade romantique avec du piano et des violons.
J'envisage de demander l'asile politique.

